La boite à bulles - librairie de bandes dessinées
   
ROUDEAU Damien
   
 
 
-
  Né en 1981, Damien ROUDEAU se consacre depuis 2001 au reportage dessiné. Formé en illustration à l'école Estienne, il reçoit en 2006 le Prix de l'écriture et le Grand prix du Rendez vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour De bric et de broc, livre témoignage d'une année de vie dans une communauté Emmaüs.

Il privilégie depuis les sujets au long cours, dans des univers présumés autarciques (tribus électroniques, usagers de drogues, familles roms, groupes de sans-logis...) où son art de portraitiste et son sens du contact font merveille. Membre de nombreux collectifs tels que les « Carnettistes tribulants » ou « Argos, » Damien aime dessiner en bande, et parfois même en bande dessinée.
 
 
Liens de l'auteur


> Interview de Damien Roudeau pour Brest à Quai sur Ouest-France

> Interview de Damien Roudeau à l'occasion de l'exposition Brest à Quai à Brest

> Damien Roudeau et Nicolas Le Roy, interviewés par France 3 Iroise

> Entretien avec l'Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine


Coup de coeur de l'auteur

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

> [Carnet de rencontres] à la Cerisaie
> Brest à quai



> Les désobéisseurs (Vide cocagne)
> En chemin elle rencontre... T (Des ronds dans l'o)
> De bric et de broc (collectif Argos)
> Techno Plus ()
> Matin rouge, histoire d'une délocalisation ()
> Têtes de pioches, La Provence au rythme des chantiers de jeunes ()
> Lotus Bus, la prostitution chinoise à Paris ()
> Dosta (collectif Argos)

Images bonus



Revue de presse
 
Casemate #91 par Sophie Bogrow

Ni marin ni Breton, je ne connais rien aux bateaux. Mais en découvrant Brest à la faveur de son festival de carnets de voyage, Ici & Ailleurs, j'ai très vite eu envie d'aller voir de plus près ce qui se tramait sur ces quais interdits au public. Les organisateurs proposant des résidences, j'ai saisi l'occasion et dès 2012, muni d'un badge négocié auprès de la Chambre de Commerce et d'Industrie, j'ai pu m'aventurer dans le Saint des Saints.
Un super kif graphique - imaginez-vous arriver au pied d'une cathédrale d'acier de trois cent mètres de long -, mais aussi une grosse frustration : j'étais un peu touriste, je n'avais pas les clés ni les codes pour recueillir la parole des gens qui travaillaient là. S'ils avaient accepté de m'expliquer leur boulot, je n'aurais sans doute rien compris. J'en étais là, un peu dépité, quand on m'a présenté Nicolas Le Roy. Ce drôle de gars, après une thèse en sociologie, a tout envoyé balader pour s'embarquer matelot et tenir, en grand secret, des carnets de ses voyages. Le miracle dont j'avais besoin ! Tout a été très vite : il passait six mois à terre, six mois en mer sur un bateau scientifique de l'Ifremer ; on a tout bouclé pendant son repos, en quatre mois. Port de commerce, porte de plaisance, port de pêche, port militaire, royaume conjoint de la Marine nationale et de la DCNS... il savait de quoi on parlait, et à quelles portes frapper.
Grâce à lui, on a pu embarquer sur le petit cargo de la Penn Ar Bed, qui fait la liaison avec les îles, Ouessant, Molène, Sein (j'y ai découvert que j'y avais le pied plutôt marin, une bonne surprise pour dessiner dans le mauvais temps quand ça "piaule"!), suivre un pilote dans une manoeuvre d'accostage, grimper sur les grues géantes avec les conducteurs, voire poser un navire en cale de radoub, regarder souder des tôles... Plus de cent quarante entretiens pour presque autant de métiers différents. Je dessinais, Nico notait les témoignages, se faisait expliquer, retranscrivait. Mais je suis aussi particulièrement content d'avoir pu le persuader d'intégrer au livre son propre témoignage d'homme de mer. C'est précieux. J'avais craint d'être rembarré. Finalement, les gens ont été emballés : à Brest, la sortie du livre est devenue un événement !

 
Case Mate par Sophie Bogrow

Il nous avait emmenés en 2009 à la rencontre des jeunes qui restaurent murs et murets de Provence (Casemate n°16). Cette fois, c’est au pied des murs ultra-sensibles d’une cité de banlieue, à Villiers-le-Bel que le carnettiste Damien Roudeau a dégainé crayons, couleurs et appareil photo.

Qu’est-ce qui vous a attiré à Villiers Le bel, dans le 9-5 ? Pardon, Le Val d’Oise
Damien Roudeau : L’initiative vient de l’ANRU, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine. Elle fait souvent appel à des artistes dans les quartiers promis à d’importantes réhabilitations. Avant de raser plus ou moins un demi-siècle de mémoire locale, l’idée est de la mettre « en boîte ». Une forme de reconnaissance vis-à-vis de ses habitants. J’interviens régulièrement de cette façon, depuis presque dix ans. L’an dernier encore j’étais à Saint-Denis. À Villiers, c’est la cité de la Cerisaie, seule, qui était concernée.

Un quartier célèbre pour avoir généré de violentes émeutes en 2007.
On ne l’évoque qu’à travers ce prisme et ses habitants en ont plus qu’assez. Ils n’en parlent pas volontiers. Mon rôle n’était pas non plus d’en retracer l’histoire : les médias s’en sont assez chargés. Disons pour résumer que la flambée de violence est née d’un accident, deux gamins sur une mini-moto heurtés et tués par une voiture de police en excès de vitesse. Ce qui a mis le feu aux poudres c’est la façon dont la police, appuyée par la ministre de l’Intérieur et relayée par la presse, a balayé toute responsabilité de la part des agents. Les jeunes ont vécu ça comme une double injustice, ajoutée à leur sentiment de relégation. Il a fallu cinq ans pour que les tribunaux rétablissent les torts. Entre-temps on avait propagé le mythe d’une « révolte de musulmans » et institué l’appel à la dénonciation rémunérée. Une première !

La Cerisaie, que vous décrivez, semble bien réduite pour une telle explosion.
Techniquement, ce n’est même pas une cité, mais une copropriété de trois immeubles. Cent cinquante appartements… Des barres parallélépipédiques sans grâce comme on savait les faire à la fin des années cinquante, certes, mais rien à voir avec des grands ensembles comme Sarcelles, ou la Vigne Blanche, aux Mureaux, dans les Yvelines, où j’interviens en ce moment. Il y a même à Villiers des cités bien plus conséquentes, à commencer par Derrière-les-murs-de-Monseigneur - un nom prédestiné ! - à quelques centaines de mètres seulement, avec des tours de quinze étages et plus de deux mille logements. Ce n’est pas la taille qui a plombé la Cerisaie, mais l’isolement. L’aménagement de l’ensemble n’a jamais été terminé, en particulier les voies de circulation. À deux pas du centre ancien, tellement villageois avec son église médiévale et sa mairie des années vingt, c’est un cul-de-sac. Les boutiques qui devaient occuper le rez-de-chaussée du bâtiment n’ont jamais vu le jour. Personne n’y vient si on n’y habite pas.

Cela suffit-il à expliquer la dégradation des lieux ?
La cité est restée une de ces zones blanches, vierges sur les cartes IGN, que le journaliste Philippe Vasset avait entrepris d’explorer dans les banlieues après 2007 comme autant de territoires inconnus. Des lieux de tous les fantasmes. Evidemment, les propriétaires qui le pouvaient ont quitté les lieux ; il ne reste que deux des habitants d’origine. Vague après vague, les remplaçants se sont faits plus pauvres. Quand les gens ne peuvent plus payer l’entretien ni les réparations, le délabrement progresse vite. On l’a vu récemment encore à l’occasion du dramatique incendie de la cité du Chêne-Pointu, à Clichy-sous-Bois. À la Cerisaie, la plus grande des barres, le bâtiment B, a eu droit en 2010 à un plan de « re-résidentialisation » : remise en état des parties communes et des boîtes aux lettres, installation de digicodes… Sans qu’on sache bien pourquoi, c’est le bâtiment C (comme Clématites), plus petit, qui est tombé le plus vite en déshérence. D’un immeuble que les experts jugeaient encore réhabilitable en 2001, comment a-t-on pu passer à un taudis resté dix ans sans eau ni électricité, livré aux marchands de sommeil ? Avait-on intérêt à ce que la démolition (intervenue l’an dernier) devienne inévitable, de façon à libérer le terrain ? Sur place, la question met mal à l’aise.

Vos témoins n’en parlent pas beaucoup. Pas plus que des émeutes.
Mon rôle n’était pas de leur arracher des confidences. Il règne sur tout cela un grand silence gêné, fait de lassitude, de défiance, de pudeur. De peur aussi : une des personnes dont j’avais dessiné le témoignage, et qui évoquait violence et trafics de drogue, a préféré après réflexion ne pas figurer dans ce carnet. Chez les jeunes qui ont l’âge d’avoir participé aux évènements, la parole reste bloquée. Un effet de la « maltraitante médiatique » autant que de l’extrême violence des faits, je pense. Quoi qu’il en soit, j’ai rencontré, moi, des habitants unanimement souriants et accueillants. Qui avaient envie de me parler d’autre chose.

Combien de temps avez-vous passé en immersion là-bas ?
En tout, trois ans. Dans un premier temps, il y a eu cette série de rencontres, concrétisées par une centaine de portraits rassemblés en galerie dans le livre, après avoir été exposés à la Maison de quartier. Beaucoup n’étaient jamais entrés auparavant dans cet espace culturel à deux cents mètres des immeubles. Par rejet de tout ce qui vient d’en haut, du politique… Le même rejet qui les pousse à casser les bancs et les a conduits à incendier l’école et la bibliothèque du quartier. Comme l’expérience semblait réussie, on m’a demandé de la prolonger en imaginant d’autres dispositifs. J’ai continué avec les ateliers de dessin pour les primaires ; la grande fresque couvrant les palissades du chantier de démolition, réalisée avec des ados, ainsi que des collages sur les murs condamnés ; des effigies grand format des jeunes qui squattent au pied des escaliers. Réalisées sur des cartons de récupération, elles leur servent maintenant de décor pour leurs fêtes de quartier…

Vous avez peint à l’intérieur du bâtiment C, avant sa destruction…
Des portraits de ses anciens habitants, que j’ai exécutés à l’acrylique, seul cette fois, car l’accès du bâtiment était interdit. Toutes les cloisons intérieures avaient déjà été abattues, j’ai bénéficié d’une perspective incroyable sur toute la longueur de l’immeuble. J’ai profité d’un énième retard des travaux, trois mois de sursis. Les gardiens avaient fini par me connaître et me faisaient une fleur… À part quelques jeunes intrépides, très peu de gens ont vu ces peintures. Elles sont parties en petits morceaux. J’aurais dû les récupérer, en faire un puzzle, ça aurait fait une installation formidable au Palais de Tokyo ! Blague à part, je savais qu’il n’en resterait que des photos, mais ça valait le coup. Je les ai offertes aux intéressés, ainsi que tous les portraits dessinés.

Des portraits, toujours des portraits ! C’est votre sésame ?
Absolument. Et c’est ce que je préfère : je suis venu au reportage par goût du croquis sur le vif. Le portrait est magique, très interactif, il permet d’établir un contact avec des gens. Même quand on n’en parle pas la langue : voyez ce qu’ont fait Troubs et Edmond Baudoin au Mexique ou en Colombie (Casemate 65). Les personnes viennent à vous, un peu par curiosité. En posant, elles vous donnent leur temps, en retour, elles reçoivent leur portrait. La conversation naît naturellement, on vous invite dans les appartements, on vous présente les acteurs qui comptent dans la vie du quartier. Je n’ai jamais utilisé ces guides que les journalistes appellent des fixeurs.

Vos interlocuteurs connaissaient-ils votre projet de livre ?
Mais je n’avais aucun projet ! Ma mission, assez vague, consistait à « produire quelque chose avec les habitants ». En général, on se contente de présenter le résultat dans les centres culturels ou les bibliothèques. Une nouvelle expo est d’ailleurs prévue, en septembre, pour l’inauguration de la bibliothèque enfin reconstruite… La forme du carnet - un beau livre, dans la terminologie des libraires - est une première, un bonus inattendu. Les habitants avaient exprimé l’envie de garder une trace durable de tout ça. Je ne m’attendais pas à un grand succès de librairie, Villiers-le-bel n’est sans doute pas un sujet très vendeur en dehors du Val-d’Oise ! En revanche, je suis assez fier du succès d’une vidéo qu’on a bricolée avec mon voisin, le chanteur Monsieur Poli, en 2012 : un montage tout simple des mêmes photos portraits, sur une chanson qu’il venait de terminer, L’Étranger de l’intérieur. Sur Dailymotion, on a comptabilisé 32 000 vues en une semaine ! Magie des réseaux sociaux !

Dessins, photos, témoignages BD, éléments documentaires, votre carnet est un grand mélange des genres ?
N’est-ce pas le principe même du carnet ? J’ai rendu compte de ce que je voyais. Par des interviews dessinées, j’ai donné la parole à une dizaine de personnes clés pour comprendre l’histoire du quartier. J’ai essayé aussi d’expliquer les tenants et les aboutissants de « la politique de la ville » : sans être dupe du jargon technocratique en vigueur, mais en me laissant peut-être un peu contaminer par l’approche sociologique … Je viens d’apprendre à ce propos que Villiers Rebelle faisait partie des quatre bouquins retenus dans la bibliothèque du cursus de sociologie à l’université de Bretagne ! L’important, c’est que le livre n’est commandité ni par l’ANRU ni par la ville qui s’est seulement engagée à en acheter 500 exemplaires destinés aux familles. Ce qui m’a permis d’insister sur des points qui n’ont sûrement pas soulevé leur enthousiasme : les retards anormaux des travaux (et je ne parle pas des découvertes archéologiques sous le chantier de l’école) ; les subventions sans cesse plus réduites à ceux qui sur le terrain essaient tant bien que mal de bricoler du lien social….

Le rap tient une place de choix dans votre livre.
Comme dans la cité ! Le bâtiment B est le berceau d’Ärsenik, un des duos les plus fameux de la scène rap, à l’époque du collectif Secteur Ä – auquel appartenaient aussi les gars de Sarcelles, Passi, Stomy Bugsy – d’IAM ou de NTM. Leur premier album a été entièrement enregistré là, dans leur petit appartement, et dans tous les titres on les entend parler du « 6cho », le 6e chaudron, qui était le surnom de la barre des Bleuets (son nom officiel). Vingt ans après, ça reste mythique. Ils sont revenus tourner leur dernier clip sur les lieux. Ces deux-là ont entrainé dans leur sillage des rappeurs de renommée variable, K. Ommando Toxik ou le duo Versatile, qui apparaît dans le bouquin, et n’ayant jamais quitté la Cerisaie se considère comme le descendants le plus authentique du mouvement… Villiers Rebelle est rythmé de textes empruntés à des morceaux que j’entendais tourner en boucle sur les sound blasters de la cité. Mais chez les plus anciens, les militants de la première heure, j’ai écouté Renaud, Gérard Manset… Et même les Dimanche à Orly de Gilbert Bécaud. Leurs chansons sont là aussi !

Refusez-vous toujours de vous définir comme un reporter graphique engagé ?
Reporter graphique pourquoi pas ? J’ai intégré en 2012 le collectif de documentaristes Argos, et je regarde pas mal du côté de nouveaux magazines comme XXI ou La Revue Dessinée (je ne serais pas surpris que quelque chose se fasse bientôt, ils ont très envie de parler des quartiers). Pour le nouveau semestriel Citrus (aux éditions l’Agrume), qui consacrait son premier numéro au foot, j’ai dessiné l’histoire d’un Marocain venu en France pour devenir star du foot, qui est désormais l’épicier le plus célèbre des Lilas, entraîneur des jeunes du club de la commune. Quant à l’engagement, c’est un terme avec lequel je ne suis pas à l’aise. Pour moi, il implique un message politique, la défense d’une cause. Philippe Squarzoni est engagé quand il fait Saison brune ou qu’il milite pour ATAC… Moi, je témoigne. Et si j’ai souvent travaillé pour des ONG, comme Médecins du Monde, sur les usages de drogue ou la prostitution, ou des agences de développement local, je serais partant aussi si un trader de La Défense me proposait de m’immerger un an dans son univers. Il me manquerait juste le costume ! Maintenant, si l’engagement consiste à se donner à fond, à prendre sur le terrain le temps qu’il faut et le risque de la relation personnelle, voire de l’amitié, alors OK : je suis resté lié avec certains sans-papiers rencontrés il y a dix ans pour mon bouquin sur Emmaüs.